L’escalade conflictuelle, l’exemple de la Turquie et de la Russie

article publié sur le blog culturenego.com 

En marge du conflit syrien, l’hostilité entre la Russie et la Turquie n’en finit plus de s’accroître. Mardi dernier, Ankara a annoncé avoir abattu un avion de combat russe qui était entré dans son espace aérien, la provocation de trop ? Pas sûr ?… 

En négociation, il n’est pas rare de penser que la propension la plus vive à riposter se retrouve chez les négociateurs au profil dit « dur ». L’adepte de ce style aime relever les défis, mesurer sa force et savourer la victoire immédiate. Dans le cas où celui-ci viendrait à perdre, cela ne serait que partie remise et il reviendrait à la charge, entêté qu’il est. Le négociateur au profil « dur » use l’autre par son profil résistant et par ses assauts répétés.

Les relations entre la Turquie et la Russie n'en finissent plus de se détériorer depuis l'intervention militaire Russe en Syrie.

Les relations entre la Russie et la Turquie n’en finissent plus de se détériorer depuis l’intervention militaire Russe en Syrie.

Depuis le début de l’intervention russe en Syrie, le 30 septembre 2015, la Russie et la Turquie ne cessent de se provoquer. Porté par les choix politiques de deux hommes d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan,  au comportement de négociateur « dur », on bascule tout doucement vers ce que l’on nomme en négociation « l’escalade conflictuelle ».

« Nous défendons seulement notre sécurité et le droit de notre peuple. » Recep Tayyip Erdogan

L’escalade conflictuelle en négociation se découpe en trois phases. Elle commence par une phase de gestion des tensions. Le Moyen-Orient est actuellement touché par une crise politique, économique et religieuse. La négociation entre les différents acteurs ne peut être qu’une caisse de résonance de ce contexte houleux. Toute négociation engendre des tensions qui, pour les surmonter, crée une dynamique et une diversité de choix. Irrémédiablement, dans le cadre de la crise syrienne, on constate facilement que les tensions sont mal gérées. Les dirigeants Russe et Turc, par exemple, restent enfermés dans leur position et aucun dialogue ne semble possible. Chacun s’isole dans sa propre logique.

Les acteurs basculent ensuite dans une deuxième phase « de confusion » et de « guerre de position ». Chacun reste sur ses positions et ses propres intérêts sans prendre la peine de rechercher des enjeux sous-jacents qui permettraient de recréer du lien, d’éclairer le blocage et de trouver une porte de sortie. C’est au cours de cette deuxième phase que sont utilisés les menaces, les ultimatums et les faux prétextes.

« Nous n’avons absolument aucune intention de provoquer une escalade après cette affaire. »  Recep Tayyip Erdogan.

La troisième phase est celle de l’affrontement.

Le comportement de l’autre devient une provocation et les décisions sont prises sous l’émotion. L’agressivité est à son comble et le passage à l’acte de violence n’est qu’une frontière tenue. En deux mois, la Russie et la Turquie ont suivi, malheureusement, ces trois phrases que je viens de présenter.

Les trois phases de l’escalade conflictuelle

Capture d’écran 2015-11-26 à 16.27.05

Source : Friedrich Glasl dans “Gérer les ingérables, l’art et la science de la négociation au service de relations durables”.

Un petit retour en arrière s’impose.

  • 30 septembre 2015 : Après avoir installé une base militaire, composée de 2000 hommes, à Lattaquié, la Russie entame ses premiers bombardements en Syrie sous l’œil observateur de la communauté internationale.
  • 3 octobre 2015 : Un avion de combat russe viole pour la première fois l’espace aérien turc.
  • 4 octobre 2015 : Deux chasseurs turcs se disent « harcelés » par un avion dont l’identité n’est pas connue.
  • 5 octobre 2015 : L’Otan met en garde la Russie contre des incursions en Turquie. Ankara demande expressément à la Russie « d’éviter une répétition de cet incident » ou « La Fédération de Russie serait considérée responsable de tout événement non voulu qui pourrait avoir lieu ».
  • 16 octobre 2015 : Un drone est abattu par l’armée Turque près de la frontière
  • 27 octobre 2015 : La Turquie conteste les prix du gaz russe et décide de saisir un tribunal d’arbitrage pour revoir les prix à la baisse. La Russie est le principal fournisseur d’hydrocarbure de la Turquie.
  • 20 novembre 2015 : l’ambassadeur Russe d’Ankara est appelé à s’expliquer sur des bombardements proches de la frontière turque.
  • 24 novembre 2015 : la Turquie annonce avoir abattu un avion militaire russe qui aurait violé son espace aérien.

 

Une fois la phase numéro 3 de l’escalade conflictuelle atteinte, l’antagonisme entre les deux acteurs est exacerbé. Quand on interroge chacun des deux acteurs sur « le pourquoi » de cette relation, le problème vient toujours de « l’autre » et peu à peu, l’origine même du désaccord tend à se dissoudre. Manifestement, quand on regarde l’historique des frictions depuis le début des bombardements russes en Syrie, la Turquie semble en juste droit de se défendre. Or, si la Turquie se plaint de la violation de son espace aérien, pourquoi a-t-elle violé l’espace aérien de son voisin syrien à de multiples reprises pour bombarder les positions kurdes ? Pourquoi la Turquie a t-elle violé plus de 1300 fois l’espace aérien grec entre janvier et août 2015 ? Ce qui n’est pas juste pour elle, l’est-il pour les autres ?

Dans la négociation, le négociateur dit « dur » ne fait preuve d’aucune empathie. Il a beaucoup de mal à gérer ses émotions et manque considérablement de souplesse.

Russie et Turquie, des amies ennemies ?

 « Le problème, ce n’est pas la tragédie à laquelle nous avons assisté hier… Le problème est situé bien plus en profondeur ».

Vladimir Poutine 

Depuis l’incident du chasseur-bombardier Soukhoï Su-24 la communauté internationale tente de calmer le jeu entre les deux nations. Le Président Erdogan a rapidement assuré vouloir éviter toute escalade avec Moscou. Côté russe, le son de cloche est sensiblement différent. Le ministre des Affaires étrangères, Sergei Lavrov, a déclaré : « nous ne ferons pas la guerre à la Turquie, nos relations avec le peuple turc n’ont pas changé » et rajouté « nous avons de sérieux doutes sur le fait qu’il s’agisse d’un acte spontané, cela ressemble beaucoup à une provocation planifiée ». Bien que les ministres des Affaires étrangères des deux pays concernés se soient entretenus par téléphone, Sergei Lavrov a décidé d’annuler sa visite en Turquie et Moscou a, d’ores et déjà, annoncé de « sérieusement réévaluer » les relations russo-turques.

Quelles sont les raisons de cette opposition si marquée entre deux pays qui continuent pourtant à faire du commerce ensemble ?

  • La Russie est depuis le début du conflit syrien un allié indéfectible du pouvoir de Damas exercé par Bachar el-Assad. Le président Russe, Vladimir Poutine, n’a jamais caché son alliance avec l’autre puissance régionale l’Iran et ses alliées (Hezbollah Libanais, Irak). À l’époque, la Russie voulait couper court à la mouvance des printemps arabes qui pouvait réveiller les populations musulmanes du Caucase. Il ne faut pas omettre l’importance de la flotte navale russe à Tartous seule porte ouverte sur la méditerranée. In fine chacun des deux pays est membre de deux blocs qui se font face. Pour rappel, la Turquie est alliée avec l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Etats-Unis, la France et la rébellion syrienne.
  • Turquie et Russie s’opposent autour de la question des minorités. L’évolution du contexte sécuritaire en Syrie et en Irak a permis de mettre en avant le rôle essentiel des populations Kurdes dans la région. Les Peshmergas, femmes comme hommes, ont pris les armes contre l’Etat Islamique pour défendre « leur terre » ancestrale au point de susciter l’admiration d’un bon nombre d’observateurs occidentaux. Cette lutte contre le terrorisme de Daesh unit les Russes aux Kurdes auxquels s’ajoutent des intérêts convergents, notamment dans le secteur énergétique. Néanmoins, ce rapprochement entre Russes et Kurdes n’est pas du goût de la Turquie qui redoute une montée du nationalisme kurde dans son pays notamment à cause du Parti Travailleur du Kurdistan (PKK) qu’elle considère comme organisation terroriste. Pour couper court au problème, la Turquie a reconnu avoir bombardé à deux reprises les forces kurdes en Syrie. Si Moscou soutient la minorité Kurde en Syrie et en Irak, la Turquie ne cache pas non plus son rapprochement avec les populations turcophones Tatars en Crimée, zone dernièrement annexée par… la Russie.  
  • La lutte contre le terrorisme. Si les turcs considèrent les mouvements kurdes comme terroristes, que dire de la position ambiguë de la Turquie à l’égard de Daesh ? Cette problématique, que l’on ne commence qu’à se poser en Europe, a déjà trouvé réponse en Russie***. Aujourd’hui, le Kremlin n’a plus aucun doute de la promiscuité entre le gouvernement d’Erdogan et les fous furieux de Raqqa qu’elle laisse tranquillement passer sa frontière. Dans les faits cela se traduit par l’achat du pétrole syrien, irakien, du coton, du blé et de l’orge syrien ; sans compter le trafic d’art de villes mythiques comme Palmyre, Samarra ou Erbil. Par son action, la Turquie participe au financement de Daesh;  or, c’est essentiellement grâce à l’argent que l’Etat Islamique survit. C’est bien connu, l‘argent est le nerf de la guerre *.

« Ce que nous observons depuis un certain nombre d’années, c’est un régime turc qui mène une politique délibérée de soutien à l’islamisation de son pays.» Vladimir Poutine

  • La raison historique : L’histoire a la fâcheuse habitude de se répéter dans le temps. Au cours du XVIIIème siècle, l’Empire Ottoman donnait le droit, pour la première fois, à une puissance chrétienne (la Russie) de protéger les orthodoxes de son Empire et, par la même occasion, accroître son aire d’influence dans la région (traité de paix de Kutchuk-Kaïnardji ratifié 1774). Un demi-siècle plus tard, l’Empire Ottoman commence à vaciller. Le contexte international change, les puissances mondiales tentent de s’accaparer peu à peu des portions du territoire ottoman, notamment les lieux saints. Un prétexte supplémentaire pour l’Empire de Russie de s’ingérer dans les affaires internes ottomanes. L’Empire Ottoman de nos jours n’existe plus, il a été démantelé après la Première Guerre Mondiale, mais l’aura du voisin turc persiste dans la région et la Russie veut retrouver de l’influence dans une région longtemps dominée par les Occidentaux.

Bien que les tensions entre Russes et Turcs soient redescendues d’un cran ces derniers jours ; cet incident entre la Russie et la Turquie ne va certainement pas rester sans réponse et pourrait bien se reproduire à l’avenir, tant que ces deux acteurs n’auront pas posé leurs enjeux sur la table. Le négociateur au profil « dur » conserve sa rancœur et sa colère***, une mauvaise nouvelle pour la coalition internationale qui a besoin de ces deux acteurs clés pour lutter efficacement contre Daesh et ses contingents de djihadistes qui frappent un peu partout dans le monde.   

* Bien entendu Daesh trouve d’autres sources de financement comme les rançons, les trafics de femmes, enfants ou d’organes; sans oublier l’impôt que doivent payer les habitants de l’Etat Islamique.

**  « Les manifestations russes qui ont eu lieu ces derniers jours face à l’ambassade de Turquie étaient ponctuées de slogans comme : « Turquie complice des terroristes », « Turquie = Etat islamique », « Erdogan Laden ! ».

***  La Russie a depuis pris des mesures de rétorsion économique contre la Turquie.

 

Advertisements

2 responses to “L’escalade conflictuelle, l’exemple de la Turquie et de la Russie

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s